Design : Camille lauremane

Design : Camille lauremane

COMME UN ACCORD

Pas de Camille en vue chez le designer Camille Lauremane, mais Gautier Laurent et Estelle Drevet, deux créateurs de meubles épurés et parfois intrigants… Entre l’ébéniste et l’architecte règne une harmonie au parfum boisé, un accord parfait donnant naissance à une gamme de mobilier aux notes stylées.

Avec ses pieds en lignes droites et la courbe douce de son dossier, son assise et son piètement en porte-à-faux, la chaise YXO a de quoi surprendre. Jouer sur les oppositions, proposer des designs qui sortent de l’ordinaire et se distinguent franchement de ce que l’on peut voir habituellement, voilà l’objectif de Camille Laurémane. Derrière ce nom fictif, se cachent deux esprits créatifs : Gautier et Estelle. Lui a fait des études de dessin industriel et pendant 6 ans a construit des machines spéciales dans ce domaine pour ensuite se tourner vers la conception et le design d’équipement médicaux. Puis, c’est lors d’une collaboration avec son père et son frère, propriétaires d’une entreprise de coffrage en bois pour des conceptions ambitieuses d’architectes et d’artistes, qu’il a le déclic. Toucher du bois, il a toujours aimé cela, sans doute une histoire de famille : un arrière-grand-père maître artisan menuisier, un grand-père charpentier, une sœur architecte spécialisée dans le bois… Après une formation d’ébéniste dans le Jura, il travaille chez deux menuisiers singuliers ayant une formation d’architecte pour l’un et spécialiste en fabrication de siège pour l’autre. En mars 2020, il crée son atelier à Villard-Bonnot, et est rejoint rapidement par Estelle…

ARCHI INGÉNIEUSE

Estelle, de son côté, a effectué un double cursus ingénieur-architecte à Lille. “Diplômée ingénieur, j’ai voulu continuer les études d’architecture à plein temps. Je suis alors rentrée à l’école nationale d’architecture de Grenoble ce qui m’a permis de découvrir la diversité des approches de cette discipline, cet exercice d’exprimer spatialement une décision intellectuelle : historiques, culturelles, techniques… J’ai aussi appris à concevoir un projet de A à Z notamment en participant aux Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau où l’on pouvait construire nos projets à l’échelle 1”. Après avoir été salariée en agence et œuvré sur des projets d’agencement, de déco, de dessin de meubles comme des banques d’accueil, elle se sent irrémédiablement attirée par cette partie très design de l’agencement. Et comme elle partageait déjà sa vie personnelle avec Gautier, l’idée de s’associer dans la vie professionnelle est venue naturellement.

ÇA BICHE !

Camille Laurémane, c’est ainsi un peu de lui, un peu de moi”, explique Estelle. “Gautier est très créatif surtout pour les détails d’assemblage, les aspects plus techniques, moi je vais beaucoup analyser le contexte donné et l’environnement autour d’un projet. Notre mobilier, on le fait tous les deux. Quand on propose un accompagnement des clients en décoration et agencement sur mesure haut de gamme, c’est plutôt ma partie. Nous sommes très complémentaires, parfois une idée viendra de Gautier et je vais la compléter, et vice-versa”. De cette collaboration, naissent dans leur atelier désormais installé à Vienne, des meubles d’art épurés, dépouillés du superflu, un peu intrigants parfois, à l’image de la console Ziggy et de ses pieds tout en finesse : prise en photo en pleine nature, elle semble prête à gambader telle une gracieuse biche sur ses pattes délicates ! Pour le bureau de la collection Reine, c’est après avoir visité le Musée des Arts Décoratifs de Paris qu’ils ont eu envie de revisiter un bureau Cressent de style Louis XV pour en faire quelque chose de plus contemporain en gardant l’idée des tiroirs se fondant dans les courbes.

RÉACTION EN CHÊNE

Apportant une grande importance aux essences utilisées, ils n’emploient que du bois massif provenant de France pour leurs créations en petites séries. “Sur les projets d’agencement (cuisine, salle de bains, banques d’accueil…), c’est plus compliqué, mais on essaye de minimiser le recours aux bois agglomérés, aux panneaux de particules… Ce n’est pas la matière qu’on aime travailler et c’est peu écologique. On essaye de toujours créer dans une logique de durabilité, on espère vraiment que nos meubles seront utilisés d’une génération à l’autre. C’est pourquoi on choisit des essences qui ont fait leur preuve : chêne, hêtre, frêne essentiellement”.
Des essences pour le plaisir des sens !

+ d’infos : http://camille-lauremane.com

DESIGN : ATELIER LOUPIOTE

DESIGN : ATELIER LOUPIOTE

LAMPE DE LANCEMENT

Si Elon Musk opte pour des alliages d’acier spéciaux et cible le Centre Spatial Kennedy afin de décoller, l’Atelier Loupiote, lui, choisit le bois, vise votre table de chevet et préfère se poser. Pour entrer dans la lumière, à chacun sa fusée, le principal, c’est de se lancer…

Noël approche. Certains d’entre vous, les plus créatifs, les plus talentueux ou les plus fauchés, auront certainement envie de fabriquer des cadeaux de leurs propres mains. Sans savoir qu’il s’agira peut-être là du début d’une belle histoire… Ce fut le cas pour Aline Bergeron, une jeune architecte originaire de Bourges –ce qui ne fait pas d’elle une Bourgeoise, mais une Berruyère– qui, à la fin 2019, décide de mettre à profit ses talents manuels pour gâter ses proches : avec l’aide de Maxime Dubois, son ingénieur de compagnon, elle conçoit des petites lampes-fusée avec des lames de bois –Dubois, de bois, oui, on lui a déjà fait la vanne plusieurs fois-, qui font un carton.
Le confinement qui suit, quelques mois plus tard, leur permet de réfléchir à ce succès. Depuis longtemps, Maxime est dans les starting-blocks pour le lancement d’un projet puisqu’il finit de se former au commerce et à l’entreprenariat à l’EM Lyon Business School : “j’ai toujours eu l’idée que je vendrais quelque chose que je saurais faire et que j’aimerais, c’était l’occasion. J’ai donc mis toutes mes économies et on a acheté une machine à découpe laser.

UN BOULEAU D’ENFER

La parenthèse Covid leur laisse également le temps de mettre en ligne leur site internet, d’imaginer plusieurs modèles et de créer les prototypes. En tout, une gamme d’une dizaine de luminaires minimalistes, à l’image des suspensions design Albatros et Ava, ou les lampes à poser plus enfantines, comme la montgolfière Archimède ou Antoine, l’avion tout rond… Le nom de chacune de ces références commence d’ailleurs par un A, comme Aline, pour qui les lampes ne sont pas QUE des objets, mais des éléments qui créent “continuité et cohérence dans nos espaces ; autrement dit, c’est un élément clé qui fait qu’on se sent bien chez soi.” “C’est pour ça qu’on aime le terme de «sculpteur de lumière»”, complète Maxime, “car les lamelles de bois la diffusent de manière très originale, on travaille beaucoup sur la projection.
L’autre grande envie de ce duo inventif, c’est de défendre haut et fort les circuits courts, en achetant notamment leur bois de bouleau en Isère ou dans le Rhône, à moins de 100 km de leur atelier. Ils espèrent aussi jouer un vrai rôle dans la filière éclairage française, se positionner comme « l’acteur précurseur de la re- localisation ». “95% des luminaires vendus en France sont des produits d’importation, ils se ressemblent donc tous beaucoup, ce sont des produits de masse, issus de très grandes séries. Ce qu’on veut, nous, ce n’est pas dénoncer, mais essayer d’inverser la tendance.

PETITE LAMPE NE DEVIENDRA PAS TROP GRANDE

Et parler à tout le monde, en ne se situant ni dans le créneau de la grande distribution bon marché, ni dans celui des grands noms du design hors de prix. “On est des tout petits industriels-artisans, qui travaillons à la fois avec des moyens modernes et avec des gens, avec de l’humain à la production. On veut donc montrer qu’il est possible d’acheter des luminaires en accord avec ses valeurs. Quand on se lance, on vous dit souvent qu’il vaut mieux choisir un « océan bleu », un secteur vide de concurrents. L’éclairage, c’est un secteur ultra-concurrentiel, mais ça peut marcher, si on vend du sens.” Et ça marche. “Au début, il ne s’agissait pas du tout d’un projet ambitieux”, se rappelle Maxime, “mais plutôt d’une aventure annexe, j’étais toujours en recherche d’emploi, on n’avait pas de locaux à proprement dit, mais ça n’a fait que grossir.” Installé aujourd’hui dans 300 m2 à Villeurbanne, l’Atelier Loupiote emploie trois autres personnes et compte bien en recruter 5 de plus pour 2022. Et si, a contrario d’Elon Musk, ils ne visent ni la Lune ni Mars, du haut de leurs 25 ans, on peut dire qu’Aline et Maxime sont bien lancés…

+ d’infos : http://atelier-loupiote.fr

DESIGN : API R BOIS

DESIGN : API R BOIS

BE API !

Rien ne se perd, tout se transforme ! Du déchet au design, il n’y a qu’un coup de scie (ou presque!). Pierre Roussat, menuisier, redonne vie à un berceau rococo, magnifie des tiroirs très rasoirs, transcende un plancher usé ou réanime un volet ébréché. Dans son atelier de Saint Pierre de Soucy, près de Montmélian, il bûche dur pour donner de la voie aux bois de guingois.

Le bois sans issue, Pierre n’en veut plus. Agacé par le gaspillage et la production énorme de déchets dans le bâtiment et la rénovation, il décide de revaloriser ce matériau noble destiné à être jeté. Ce Stéphanois d’origine, arrivé en Savoie en 2010 pour rejoindre son épouse, et ancien ingénieur en génie-mécanique, s’est en effet reconverti en menuisier suite à un licenciement économique. Toucher du bois, c’est déjà quelque chose qu’il faisait par passion sur ses temps libres, désormais il en fera son métier. Après un CAP de menuisier en alternance aux Compagnons du devoir à Grenoble, il réalise son apprentissage dans une entreprise aux Marches. “Je me suis aperçu que dans la rénovation, on retrouvait les mêmes travers qu’en industrie : une production énorme de déchets. Par exemple, les portes et fenêtres en bois remplacées par du PVC partent en déchèterie alors qu’il s’agit d’essence de bois noble. Cela ne m’a pas plu du tout ! J’ai alors commencé à récupérer ce bois pour en faire du petit mobilier…

LA RÉCUP EST PLEINE !

La graine est plantée, il lance alors en octobre 2017 son activité sous le nom API-R Bois (Atelier Participatif Ingénieux de Recyclage Bois) et rejoint Cabestan, une SCOP (société coopérative) qui mutualise les moyens (ressources humaines, comptabilité, service juridique…) pour différents entrepreneurs du bâtiment. Une opportunité qui lui a permis de se lancer en partageant des chantiers avec d’autres entrepreneurs de la coopérative. En novembre, il participe à «Dimanche de Récup» organisé par la ville de Chambéry. “L’objectif était de trouver des solutions zéro déchet dans tous les domaines. J’ai présenté quelques réalisations représentatives de ce qu’on pouvait faire avec du bois considéré comme déchet : un meuble de chevet fabriqué à partir d’un volet cassé et un ancien berceau en bois transformé en rocking-chair. Suite à ce salon, je suis reparti avec mes 30 premiers clients !” Depuis, Pierre ne chôme pas et propose aux particuliers, comme aux professionnels, des agencements et du mobilier en y intégrant le plus possible de matériaux surcyclés.

ROI DES BOIS

Je vais collecter mes matériaux sur des chantiers avant démolition et j’achète aussi via les Chantiers Valoristes qui ont créé une Matériauthèque dans les anciens locaux du cafetier Folliet. Les particuliers aussi m’en proposent avant la déchèterie. Cela me fait un petit stock que j’affine en fonction des projets.” Maîtrisant parfaitement toutes les phases de la conception à la fabrication et la pose, Pierre essaye toujours d’être militant et de sensibiliser ses clients au réemploi du bois. “J’aime qu’on arrive à identifier l’origine du bois, garder la patine des anciens meubles, ajuster différentes essences pour avoir des contrastes… Ce sont des réalisations sur-mesure, qui ont une âme avec des matériaux qui ont déjà eu une première vie, une histoire… comme le meuble de mercerie que j’ai fait pour la recyclerie de Pontcharra sur une base de plein de tiroirs différents.

BIG UPCYCLING

Aimant également allier le bois au métal, il coopère avec Nicolas Fenestraz de Freewind Custom, rencontré lors de ce fameux dimanche de récup il y a 4 ans. Lui, son truc, c’est le métal : il en récupère pour détourner des objets, des luminaires, des étagères… et les piétements des tables de Pierre. Dans une de leurs dernières réalisations, Nicolas a intégré des pièces de vélo dans les pieds de la table tandis que Pierre a récupéré du parquet en chêne pour le plateau et travaillé des motifs végétaux en marqueterie.
Passionné de nature, de rando, de parapente, de musique… Pierre s’est aussi beaucoup investi dans une association pour redynamiser le quartier de la vieille ville de Montmélian. “Du 4 au 12 décembre, Quartier d’Artistes de Montmélian est un événement où les boutiques vides sont réinvesties par une trentaine d’artistes différents qui proposent des expos-ventes, des démos, des concerts, des shows graff…” Car finalement, tout peut être upcyclé, même une vieille boutique !

+ d’infos : http://api-r-bois.fr

DESIGN : NG DESIGN

DESIGN : NG DESIGN

COUDS DE GRÂCE

Chez Grégory Nicolas, pas de mannequins, mais des meubles, lampes, horloges et objets du quotidien qui s’habillent de cuir pour un défilé d’élégance. Touché par cette matière d’exception qu’il travaille à la perfection, il réinvente un art aussi esthétique qu’audacieux…

550 heures. C’est le temps qu’a passé Grégory à concevoir sa dernière création, ou plutôt devrions-nous parler d’œuvre d’art ! Passionné de musique et de hifi, il a ainsi entièrement gainé de cuir blanc une paire d’enceintes : “Les éléments datent de 1870 : le gros pavillon en bois à 10 cellules a été fabriqué par un luthier allemand et repose sur une boîte d’1m10 de hauteur. Tout a été recouvert de cuir, cousu à la main… et je ne parle pas du travail sur la mise au point du son, je suis bien à 1000 heures de travail !” Bref, quand Grégory crée, il ne compte pas ! Son objectif : faire de ses enceintes les meilleures du monde, tout simplement, et peut-être les commercialiser un jour…

NO PAIN, NO GAINE

Sa passion pour le cuir, c’est un peu une histoire de famille. Son père a travaillé 42 ans chez Hermès, sa tante aussi… Il passe alors son CAP de sellerie-maroquinerie en 1995 dans la seule école qui permettait de rentrer dans la prestigieuse société. Il y fait ses débuts à l’atelier ceinture, puis se spécialise dans le crocodile, sa matière de prédilection.
Quelques années plus tard, il passe au bureau d’étude où il participe à deux défilés Jean-Paul Gaultier pour lesquels il conçoit des casquettes en cuir et gaine une raquette de tennis très remarquée.
Un coup de cœur pour la Savoie plus tard, il s’y installe et rejoint une filiale d’Hermès à Aix-les-Bains.
Après 21 ans d’investissement mains et âme, il décide de faire une pause. Cela tombe bien car il est devenu papa ! Après cette expérience de père au foyer 2 ans durant qu’il a adorée, il crée son entreprise NG Design et devient dessinateur-designer-styliste-vendeur pour sa propre ligne d’articles de maroquinerie : lampes, porte-bouteilles, meubles… Ah, oui ! Entretemps, il a aussi travaillé 6 mois pour une princesse du Qatar à Paris : “C’était une ambiance originale, je travaillais dans son appartement. On devait monter un atelier sur Paris et lancer sa ligne de maroquinerie, mais finalement cela ne s’est pas fait…

TOUCHER JUSTE

Au départ, Grégory a bien sûr commencé avec des réalisations plus classiques, mais petit à petit, il a imaginé des montages et des procédés de fabrication qui n’existent nulle part ailleurs, tout en choisissant méticuleusement ses matières premières. “Pour mes meubles en chêne massif, la seule essence qui ne bouge pas dans le temps, je me suis entouré d’un menuisier-ébéniste, compagnon du devoir qui a 20 ans de savoir-faire. Mon cuir vient d’une tannerie qui fournit Hermès, c’est du premier choix, d’une qualité et d’une main exceptionnelle.” C’est de ce cuir qu’il a entièrement gainé, extérieur comme intérieur, une autre de ses plus belles réalisations : un meuble cabine où la couture visible passe sous le cuir pour le souder définitivement sur l’objet, pour toujours plus de sophistication et de durabilité. “Depuis 27 ans, la plus grande difficulté est d’imaginer ce qui n’existe pas. Aujourd’hui, je n’ai pas de concurrent, on ne fait plus de meubles en cuir depuis une trentaine d’années… ou c’est du made in China, très grossier ! Mes clients sont des amateurs de jolies choses, attachés au fabriqué en France, ou des passionnés d’art.” Sous les mains de Grégory, toujours prêt à en découdre, les objets du quotidien deviennent ainsi de véritables œuvres d’art, uniques et touchantes.

+ d’infos : http://ngdesign-france.fr

Photos : Julien Bosredon

design : bertille laguet

design : bertille laguet

LE RÉVEIL DE LA FORGE

Je suis ton fer…” a dû lui souffler une pièce de métal, la première fois que Bertille Laguet l’a prise en main. Installée sur les bords suisses du Léman, cette jeune designer au caractère (en acier) bien trempé va donc au charbon depuis 4 ans.

Bertille Laguet n’est pas du genre à avoir un plan de carrière. Si c’était le cas, elle ne serait pas passée par la case prépa scientifique ENS Cachan, la voie la plus pointue -en vue de devenir prof de design- pour façonner du métal en fusion. Elle n’est pas complètement marteau. Elle a même l’air plutôt sérieux… Jusqu’au moment où son œil vert taquin et ses boucles joyeuses révèlent la petite Bertille qui est en elle. “Je suis originaire du Jura, le pays du jouet, je pense que cet aspect ludique est toujours ancré en moi.” Pour preuve, «Safari», son tout premier projet de design à l’Ecole Cantonal d’Art de Lausanne (ECAL) qu’elle rejoint, un joyeux bestiaire coloré aux corps de mousse et squelettes de métal. “Alors que je ne suis pas du tout manuelle à la base, j’ai été une des seules à tout faire moi-même, à tordre mes bouts de métal –déjà-, on m’appelait «la petite entreprise».
Si elle avait eu un plan de carrière, Bertille n’aurait peut-être pas non plus étudié l’électronique et les sciences de l’ingénieur pour faire du design. A une élève brillante, on propose des voies scientifiques, “mais le dessin et la créativité me manquaient trop…”. D’où la prépa, puis l’ECAL, raconte-t-elle, assise sur une Cesca de Marcel Breuer : “mes parents ont toujours eu des objets iconiques. Avec cette chaise, petite, je me faisais des cabanes. Ses tubes et son cannage symbolisent parfaitement mon parcours, entre design industriel et artisanat.

BACK TO BLACK

Après Boris l’hippopotame, Olga la girafe et Ernest l’éléphant, entre fin de diplôme et premiers mandats professionnels, la trentenaire nourrit un certain penchant pour le noir, dont elle analyse les pigments, la texture. Elle fait aussi un premier détour par les fourneaux, dans la fonderie pour laquelle travaille son père : “souvent, ce sont les processus de fabrication eux-mêmes qui m‘inspirent, pour la fonderie par exemple, ça n’a aucun sens de faire des formes carrées, sinon on soude.” Il en ressort différents objets, arrondis donc, comme un miroir et un banc en série limitée, ou un radiateur qui lancera la marque Gris Fonte. Pour l’ensemble de ce travail, elle reçoit le Swiss Design Award. Mais en 2018, la fonderie fait faillite. De toute façon, Bertille ne se voyait pas gérer une marque de radiateurs toute sa vie, elle s’interroge aussi sur son métier de designer, sur la difficulté d’en vivre et toute la logique de consommation de masse à laquelle il est lié.
Depuis quelques mois déjà, elle va chaque semaine à Chexbres, petit village en plein Lavaux, voir le ferronnier d’art Philippe Naegel, “comme d’autres iraient au foot ou à la piscine”. Le forgeron lui donne de son temps, elle lui en donne aussi, jusqu’à ce qu’il la mette au pied du mur : “Il m’a dit :Tu es tout le temps dans mes pattes, alors décide-toi ! Le challenge, c’était d’apprendre avec quelqu’un de bourru qui pensait que je n’y arriverais pas… Mais c’est agréable de faire quelque chose de manuel et au bout d’une année, je me suis fait prendre par le métier”. Elle s’installe donc dans l’atelier et en rachète le matériel. Dans cette nouvelle configuration, elle maîtrise toutes les étapes de la production de ses objets, ce qui n’est pas pour lui déplaire.

FONDUE DE MÉTAL

La Vaudoise d’adoption décroche ensuite une bourse qui lui permet de se consacrer à 95% à sa nouvelle activité, de fusionner avec sa matière. “Le métal, c’est re-formable à l’infini, ça ne casse pas comme le verre et on n’enlève pas de matière comme avec le bois. C’est aussi très sensible, on travaille la couleur, du blanc au rouge en fonction de la température, sans thermomètre, plutôt à l’œil. Et on a une main sans cesse en contact avec, c’est comme un prolongement de son corps, il devient chaud, puis se tord, se rigidifie… Il a une vie”. Elle, qui a commencé à apprendre le swing à peu près en même temps que la forge, compare les deux, dans leur rapport au corps et au tempo. “Dans la forge, on travaille au son de l’enclume, au rythme du marteau, c’est très physique, mais très subtil aussi. Evidemment, on peut taper comme un bourrin, ou taper «juste», donc moins”.
Artiste, artisan, designer, Bertille est tout à la fois, c’est sa force. Mais, ne rentrer dans aucune case à 100 %, c’est aussi sa faiblesse : “ça pose parfois des problèmes aux gens en face de moi…” Qu’importe, elle n’a même pas eu besoin de ça pour se forger un caractère. Et pour ce qui est du chemin à suivre, elle ne se considère prise dans aucun étau : “après avoir été forgeronne, alors que je ne savais pas ce que c’était il y a 5 ans, je suis ouverte à tout ce qui peut se présenter…” Si Bertille Laguet avait un plan de carrière, ça se saurait…

http://bertillelaguet.ch

VISITE DE MAISON… DE PIERRE

VISITE DE MAISON… DE PIERRE

COLOC DE RÊVE

Un château du 18e siècle cabossé sur un domaine abandonné. Comment tout ça s’est transformé en une copro 5 étoiles, à une trentaine de minutes de Lyon et de sa place Bellecour? Laissez-nous vous raconter.

Du domaine tel qu’on l’imagine, il a tout : le château, l’orangerie, la chapelle, la forge, les écuries, le pigeonnier, le potager. Y compris la forêt enchantée qui le garde. Les héritiers de ce château de la couronne de Lyon ont bien tenté de le conserver dans la famille, mais la demeure construite en 1739 a trop longtemps été livrée à elle-même. Un arbre y a même pris ses quartiers, jusqu’à rendre convertible une partie de la toiture… La petite merveille étiquetée «monument historique» est mal en point et la somme pour la remettre en état, trop rondelette. Une société spécialisée rachète donc la propriété, restaure toiture, charpente et façades convalescentes à l’identique en se basant sur des photos anciennes. Avant de revendre le tout divisé en trois plateaux nus.

You’ve got a match

Quand nos propriétaires découvrent les lieux, deux lots ont déjà trouvé preneurs. Par son caractère atypique, le troisième sème la perplexité jusque-là chez les visiteurs, qui ne savent par quel bout prendre ces anciennes écuries, celles où les châtelains accédaient à leur calèche pour leurs allées et venues : un espace de 180 m2 entièrement ouvert présentant une succession de voûtes et une hauteur sous plafond peu communes. Mais Bérénice Baccam-L’Herbette a l’œil et les nerfs aguerris par 10 ans d’exercice comme architecte d’intérieur. Le sol en terre battue, les pierres telles qu’elles ont été posées à l’époque, la simple arrivée d’eau et d’électricité, même pas peur ! Sa famille y sera très bien. Le jour de la visite, l’affaire est conclue.

Clairement envoûtant

Sur les plans d’aménagement proposés chez le notaire au moment de la signature, il est suggéré de sacrifier une des voûtes pour y implanter l’escalier menant aux futures chambres. L’ingénieur structure prévient : vous en supprimez une, vous supprimez les quatre puisqu’elles s’auto-soutiennent. Logique. De toute façon, Bérénice a déjà tout prévu pour les mettre en valeur. Sol en béton ciré où se planque une petite jungle de tuyaux et de fils dont ceux du chauffage pour laisser les murs à leur pureté, sans radiateur, éclairages par le bas pour magnifier les plafonds en demi-lune. Même la teinte du béton a été mûrement réfléchie. Après plusieurs essais, Koya Archictecture élit un terracotta faisant le plus ressortir la beauté naturelle des pierres.

T’as vu où tu trémies ?

La trémie permettant d’accueillir l’escalier qui conduira à l’étage, créé de toutes pièces, a donc été positionnée au seul endroit possible pour conserver les voûtes. Les marches suspendues, des pas japonais qui semblent flotter, débouchent sur le bureau ouvert de la Lyonnaise formée à l’ESAIL. Ce dernier distribue d’un côté les deux chambres d’enfant avec salle d’eau partagée et de l’autre, la suite parentale. En bas, hors de question que l’espace à vivre soit axé autour de la télé. Non mais ! Elle est priée de se faire oublier dans un meuble sur mesure, qui abrite aussi un vestiaire. Tout ce qui est disgracieux ou utilitaire rallie des rangements intégrés.

Ce n’est pas la taille qui compte (mais un peu quand même)

Le château étant classé, impossible d’agrandir les ouvertures. Qu’importe, Bérénice a l’impression de mieux profiter des vues qu’il faut aller chercher, mériter. De plus, les petites fenêtres cadrent des détails à la manière de tableaux. Ici, un arbre, là, une aile du château. Ça en jette. 
Pour amener autrement de la luminosité, l’archi d’intérieur a imaginé un dégradé chromatique allant de murs rose pâle à l’orange éthéré, puis plus franc. Aux pièces moins bien exposées, les tonalités plus claires. “Le camaïeu limite le contraste abrupt d’un espace à l’autre, et tisse une ambiance enveloppante”. En revanche, par rapport aux constructions contemporaines dont les murs en moellons laissent tout passer, les parois affichent 1m20 de tour de biceps. Autant dire que du piano ou des fêtes, rien ne filtre. Le château-coloc 5 étoiles jouit en outre d’une cour intérieure où les marmots de la maisonnée s’en donnent à cœur joie, à l’abri des voitures et presque du tumulte du monde. 

Photos : Sabine Serrad

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